À la Bagagerie Antigel, une porte ouverte 365 jours par an

Dans le 15e arrondissement, la Bagagerie Antigel accueille chaque jour de l’année des personnes sans domicile pour mettre leurs bagages à l’abri… et bien plus encore. Anne, présidente de l’association, Pierre, ancien président et bénévole, Virginie, travailleuse sociale, et Claude, accueilli, racontent un lieu pensé comme un point fixe dans des quotidiens qui n’en ont plus.

 

Un lieu d’accueil, pas une consigne

La Bagagerie Antigel existe depuis 2010, née de l’intuition de bénévoles faisant des maraudes : garder ses bagages avec soi, quand on vit à la rue, expose au vol, complique chaque déplacement et rend visible ce que l’on voudrait pouvoir taire. « On repère très vite quelqu’un qui vit à la rue à travers ses bagages », explique Anne, présidente de l’association. Deuxième bagagerie créée à Paris après celle des Halles, elle ouvre deux heures le matin et deux heures le soir, tous les jours de l’année, autour de 48 casiers nominatifs. « Je dis souvent que ce n’est pas une consigne. C’est avant tout un lieu d’accueil », où l’on peut se poser, discuter, prendre un café ou se reposer.

« Il s’agit de leur faciliter la vie en les allégeant de leurs bagages, tout en leur garantissant un accès quotidien à leurs affaires », précise Anne. Une régularité rendue possible par les quelque 90 bénévoles de l’association.

 

Qui sont les personnes accueillies ?

En 2025, la Bagagerie a accueilli 65 personnes, 12 femmes et 53 hommes, plus que ses 48 casiers, car celles et ceux qui libèrent leur place, faute d’y avoir toujours accès, restent souvent les bienvenus aux permanences. « Pour certains, la Bagagerie est un lieu d’ancrage et de sociabilité. Ils reviennent régulièrement, même sans casier », note Anne. L’âge moyen est de 47 ans, et 22 % des personnes accueillies ont plus de 60 ans ; la quasi-totalité vit à la rue. Le temps d’occupation moyen d’un casier avoisine 30 mois, avec de fortes disparités : « Chaque histoire est unique. Certaines arrivent à la rue pour la première fois et se mobilisent vite ; d’autres vivent dehors depuis longtemps. » Chaque permanence, tenue par trois bénévoles, reçoit en moyenne une quinzaine d’accueillis.

 

Des activités qui remettent en mouvement

Au-delà de l’accueil et des casiers, la Bagagerie propose, dans la journée, tout un ensemble d’activités portées par les usagers eux-mêmes : yoga, ateliers de peinture, d’informatique, de musique ou de confitures, cinéma, théâtre, sorties culturelles. « L’objectif est de permettre aux usagers de développer leurs compétences, de reprendre confiance en eux et de se remettre en mouvement », résume Anne.

Le format le plus structurant reste le séjour : un à deux fois par an, la Bagagerie propose à une douzaine d’accueillis de partir co-construire ensemble une semaine hors du quotidien (activités physiques, manuelles, sportives et de bien-être), parfois avec une association partenaire. « L’idée est de sortir de leur quotidien, de rencontrer de nouvelles personnes et de se prouver à elles-mêmes qu’elles peuvent vivre différemment », explique Anne. Le principe remonte à 2011, année où la Bagagerie découvre, à l’occasion d’une Coupe du monde de football des sans-abri dont elle tient le vestiaire, combien le sport peut être un levier de motivation. Depuis, elle organise un à deux séjours de ce type par an, aujourd’hui avec l’association Up Sport. « On voit des personnes partir fatiguées, hésitantes, puis, en milieu de semaine, les retrouver en pleine énergie. Ce n’est pas suffisant en soi, mais c’est un formidable déclencheur », résume Pierre, ancien président. Pour ceux que le format d’une semaine inquiète, la Bagagerie propose aussi des sorties d’une journée, comme au Touquet : « un premier pas qui peut donner envie d’aller plus loin », selon Virginie, responsable de l’association et travailleuse sociale.

Signe de reconnaissance plutôt qu’activité en soi, l’association est par ailleurs parrainée, depuis ses débuts, par le champion olympique Tony Estanguet, orienté vers elle par Jean-François Lamour, alors élu du 15e arrondissement. « C’est surtout une fierté interne. Un repère pour l’équipe, les accueillis et nos partenaires », note Pierre.

 

Un accompagnement social au quotidien

Virginie accompagne individuellement chaque accueilli : évaluation des besoins, démarches liées aux droits, à la santé, à l’hébergement, parfois à l’emploi. « Le fait que la Bagagerie soit ouverte tous les jours facilite la relation de confiance. Les personnes savent qu’elles peuvent revenir, qu’on va reprendre là où on s’est arrêtés. » Sur le premier semestre 2026, une dizaine de personnes ont pu sortir de la rue, et d’autres ont stabilisé leur situation administrative et sanitaire. « Il faut un lieu d’accueil stable, la régularité du lien, une approche sur-mesure, et un travail en réseau avec les associations partenaires et les institutions. C’est cette coordination qui rend les étapes possibles », résume Virginie. Pour Anne, ce cadre (mêmes horaires, mêmes repères, chaque jour) est en lui-même un moteur : « C’est aussi cela, la réinsertion : retrouver des points fixes, des étapes, des engagements tenus. »

Le témoignage de Claude

« Pouvoir laisser mes affaires en sécurité m’a enlevé un grand stress. Venir chaque jour, boire un café, parler, se reposer un peu, ça change le cours de la journée », raconte Claude, accueilli à la Bagagerie. Il est parti en séjour sportif : « Pendant la semaine, j’ai d’abord retrouvé un rythme. On se lève, on bouge, on a un programme clair, on n’est pas seul. » « Et surtout, pendant cette semaine, j’ai pu réfléchir à mon projet sans me soucier du reste. À la rue, on pense d’abord à l’urgence : où dormir, quoi manger, comment garder ses affaires. Là, j’ai eu la place mentale pour me dire ce que je voulais faire après. C’est ce temps-là que je n’ai pas dans la rue. »

Le soutien de la Fondation Notre Dame

« La Fondation Notre Dame nous a aidés dès le départ pour les travaux nécessaires ici », se souvient Pierre. Son soutien, stabilisé depuis plusieurs années à 15 000 euros par an, couvre en particulier le loyer. « Ce n’est pas seulement ce que la Fondation donne en direct, mais ce qu’elle permet de mobiliser grâce à son réseau », souligne Pierre : lorsque l’association a voulu recruter une travailleuse sociale à temps plein, la Fondation Notre Dame l’a aidée à trouver deux fondations abritées pour financer ce poste sur plusieurs années. « À partir du moment où la Fondation Notre Dame nous soutient, cela parle à d’autres acteurs et donateurs potentiels. Cela crédibilise notre projet. »

« À la Bagagerie, chaque semaine compte. Une semaine de trop dehors, c’est de la fatigue en plus, des démarches qui s’éloignent, des liens qui s’effilochent. Une semaine gagnée, c’est un papier retrouvé, un rendez-vous tenu, une place à l’abri, une activité reprise. C’est pour cela que nous ouvrons tous les jours : pour que personne ne reste bloqué devant une porte fermée », conclut Anne.

Reportage de Laëtitia Lepel